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Interview Gary Pierre-Charles : "Malgré toutes les difficultés, l'Haïtien ne cesse de rire et de partager"

Fils de Gérard Pierre-Charles et Suzy Castor, militants politiques engagés pour la démocratie en Haïti qui ont marqué le milieu intellectuel du pays, Gary Pierre-Charles est quant à lui un architecte émérite qui a développé des techniques de construction à partir de matériaux de récupération dont ses favoris sont le pneu et le bambou.

Invité du No Mad Festival 2017, Gary est en résidence à la Maison Russe d’Éragny-sur-Oise un mois durant pour créer un immense perchoir à oiseaux caoutchouteux et plein de couleurs, qui trônera fièrement sur le toit-terasse de l’Office de Tourisme de Cergy-Pontoise ce week-end des 17 et 18 juin.

Gary, peux-tu nous dire qui tu es en quelques mots ?

"Je suis un Haïtien né au Mexique et architecte de formation. Je travaille depuis sept ans déjà sur une architecture non conventionnelle et de récupération avec des matériaux comme le bambou et le pneu. Le pneu qui représente un problème de santé publique en Haïti, il pullule partout dans la rue. Je propose de les utiliser, de nettoyer la ville de ses pneus et à partir d’eux, de créer des espaces verts ou ludiques, des jeux, de l’artisanat, des pièces d’art..."

Comment en es-tu arrivé à travailler ces matériaux ?

"Le bambou, c’est après un voyage en Colombie. En Haïti, nous avons un problème de déboisement important, un problème de logement aussi qui va grandir avec le temps et l’accroissement de la population haïtienne. Avec le bambou, on peut faire des merveilles : j’ai imaginé que si on introduisait la Guadua colombienne en Haïti, ça pourrait nous aider dans un laps de temps très court, tant au niveau environnemental que pour la construction. Il y a déjà des règlements de constructions anti-sismiques et anti-cycloniques qui ont été développés en Colombie donc il n’y a plus rien à inventer.  Malheureusement, nous n’avons pas encore cet outil. Haïti, c’est un pays qui laisse passer ses opportunités trop souvent...

Le pneu, c’est inspiré d’un architecte américain qui s’appelle Michael Reynolds. Il a créé un concept dans le Nevada qui s’appelle Earthship. Il utilise des pneus et de la terre comme matériaux de construction pour créer des maisons. Et vu qu’en Haïti, et spécifiquement à Port-au-Prince là où j’habite, tu ne peux pas circuler un kilomètre sans voir une pile de pneus, je me suis dit : « Voyons ce que cette technique peut donner en Haïti... ». J’ai fait des essais, j’ai beaucoup apprécié cette technologie et j’ai travaillé à la promouvoir. Après le séisme, il y a eu un concours d’architecture organisé par la fondation Clinton et le ministère du Tourisme auquel j’ai participé avec un prototype de logement fait avec des pneus. Je l’ai appelé Carapace car il répondait à l’étape d’urgence immédiate après une catastrophe et avait la possibilité de se développer modulairement ensuite. C’est à cette époque que par hasard, en faisant les maisons, je me suis rendu compte avec un pneu qui était déchiré qu’il ne lui manquait que le bec pour être un oiseau. C’était un hasard... mais il fallait le voir ! J’ai eu la chance de le voir… Alors j’ai continué à développer ces oiseaux et ça m’a permis de faire de la sensibilisation sur ce problème de santé publique que représente le pneu. D’autant que les pneus sont une réserve de moustiques et dans un pays tropical ça veut dire dengue, zika… Comme nous n’avons pas les moyens en Haïti pour le ramassage et le recyclage, on les brûle. 60 % des pneus au minimum sont brulés. Il doit y avoir actuellement 600 ou 700 000 véhicules en Haïti, ce qui élève déjà la production de pneus à 2 millions et demi de pneus par année. C’est pas mal comme chiffre, surtout si on considère qu’on les brûle…"

Ces oiseaux faits de pneus ont beaucoup de succès en tout cas... On en a même vu sur la place du Champs de Mars à Port-au-Prince !

"Oui... J’ai participé il y a six ans de ça à la foire artisanale Artisanat en Fête, qui est la plus importante du pays et les oiseaux y ont rencontré beaucoup de succès. Par la suite, j’ai été plus concentré sur l’architecture, sur mes constructions en bambou mais depuis que j’ai commencé, j’ai déjà vendu plusieurs milliers d’oiseaux. C’est incroyable… L’entreprise liée aux oiseaux permet de faire vivre au moins 50 personnes. Elles ont un emploi presque régulier. Mais la loi de Murphy fonctionne très bien pour moi : lorsque je travaille avec le bambou on me cherche pour le caoutchouc et quand je travaille avec le caoutchouc, on me cherche avec le bambou ! (rires)  Cette invitation au No Mad Festival m’a fait reprendre les oiseaux… Et je vois qu’ils ont beaucoup de succès ici aussi !"

Tu es né au Mexique puisque tes parents y étaient en exil sous la dictature des Duvalier. Quel âge avais-tu quand tu es retourné vivre en Haïti et quel souvenir gardes-tu de ce retour à tes racines ?

"Je suis retourné vivre en Haïti à l’âge de 36 ans. Mes parents ont vécu au Mexique durant toute la dictature des Duvalier. En 86, celle-ci est tombée et ils y sont retournés immédiatement après. La première fois que je suis venu en Haïti moi, c’était en 88 pour les visiter. Et j’ai fait ça chaque fois que je pouvais, pour Noël, pour l’été… Je me rappelle que j’étais très content car j’ai eu un sentiment de retour aux sources. À Mexico, on ne m’a jamais vu comme Mexicain bien que j’ai grandi là-bas. Il n’y a pas de Noirs... J’y étais très bien mais je n’étais pas Mexicain et ce qui est bizarre, c’est que lorsque je suis arrivé en Haïti, je n’étais pas vraiment Haïtien non plus ! Jusqu’à présent, c’est toujours le cas, on ne me voit pas comme Haïtien : dès que j’ouvre la bouche, mon accent me trahit. Je pense que chaque nationalité à une façon d’être, de bouger… Ca ne s’apprend pas à l’école, ça s’apprend dans la rue. Mais j’étais heureux de me retrouver dans un pays où tout le monde était noir, c’était spécial, et de vivre toutes les choses que j’avais entendu de mes parents, qui ont toujours été complètement liés à Haïti de par leur engagement politique et leur militance. Haïti a toujours été présente dans ma vie, je la connaissais déjà au travers des discussions…"

Justement, peux-tu nous parler de l’engagement politique de tes parents et du regard que tu portes sur la politique actuelle en Haïti ?

"Mes parents étaient des gens de gauche et mon papa était un dirigeant du parti communiste. Par la suite il a formé avec ma mère l’OPL, Organisation du Peuple en Lutte, après avoir eu des divergences avec le mouvement Lavalas. Depuis que j’ai mémoire, ils ont milité pour changer Haïti. C’est un mouvement qui aurait pu donner beaucoup en 90 lorsqu’Aristide est arrivé au pouvoir et qu’il y avait une convergence de toutes les forces. Mais malheureusement, monsieur Aristide a tout gâché dans sa mégalomanie et a laissé passer une opportunité en or pour remettre le pays en marche. Il avait un appui populaire tellement grand qu’il aurait pu prendre les décisions que mérite le pays... Malheureusement, il ne les a pas prises et on continue comme on est ! Quant à la politique actuelle… Elle a changé, comme dans tous les pays. Je ne vois pas de discussion de fond, sinon c’est l’impopularité. L’exemple, c’est Martelly qui était un musicien très populaire et qui est arrivé au pouvoir il y a 5 ans. Pour moi la politique est en train de perdre son sens et son essence..."

Alors qu’est-ce que tu vois de positif à l’heure actuelle en Haïti ?

"Pour moi, c’est la joie de vivre de l’Haïtien. Malgré toutes les difficultés, il ne cesse de rire, il ne cesse de partager avec les gens..."

Et quel coin du pays affectionnes-tu tout particulièrement ?

"Le pays en général est très beau. J’aime le plateau central par exemple, qui est d’une beauté extrême, très isolé. J’aime les plages, mais j’aime aussi la montagne. Haïti est un pays vierge dans plusieurs aspects. Même s’il est dégradé écologiquement, il y a quand même des oasis un peu partout. Le Sud-Est, malgré ce qu’il a subi avec le dernier cyclone, c’est une zone qui par son isolement est très préservée. Mais je me pose la question de savoir si je proposerais à mes amis de venir visiter HaïtiS’ils ne sont pas encadrés, c’est compliqué… S’alimenter c’est déjà un problème. Il n’y a pas de restaurant partout, ni un accueil de bon niveau, ou même du courant. Tu peux arriver dans une ville et ne rien trouver à manger. Certaines personnes qui aiment l’aventure peuvent y aller mais c’est un tourisme très particulier."

Qu’est-ce qui t’apporte la plus grande satisfaction aujourd’hui ?

"De recevoir les visiteurs chez moi. Je prends beaucoup de plaisir à les voir entrer dans la cour. Déjà, c’est une cour assez impressionnante avec de la verdure, l’exubérances des arbres... Et lorsqu’ils sont remplis d’oiseaux, l’expression des personnes qui entrent dans le jardin est vraiment impayable ! Ça, ça vaut le coup ! Quand je vois leurs yeux, leurs mâchoires, ça me donne beaucoup de plaisir…" (L’interview se termine sur un Gary les yeux brillants de plaisir et le sourire scotché au visage, ndlr...)


AGENDA : Venez rencontrer Gary Pierre-Charles sur le No Mad Festival les samedi 17 et dimanche 18 juin et pourquoi pas, adopter un de ses merveilleux oiseaux pour votre jardin !

ARTICLE ÉCRIT PAR :
Fondatrice / Responsable Éditorial le
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