Le spécialiste du voyage responsable

Interview "Sâdhu" de Gaël Métroz : expérimenter le dépouillement extrême

Gaël Métroz a passé 18 mois aux côtés de Suraj Baba, un sâdhu hors du commun qui vit retiré du monde depuis huit ans. En donnant de la voix à cet être en quête de sa propre voie, le documentariste donne à voir la face invisible de ces sâdhus souvent déshumanisés. Guidé par une certaine lenteur et un goût pour l’imprévu, c’est également une belle conception du voyage que Gaël Métroz a choisi de partager à nos côtés. Rencontre.

D’où vous vient cette fascination pour les sâdhus ?

J’avais fait mon premier long-métrage pour le cinéma, Nomad’s Land, qui était vraiment sur les nomades de cette route de Nicolas Bouvier. Ce qui me fascinait déjà, c’était l’idée du dépouillement. Et cette idée du dépouillement, j’avais envie de la pousser un peu plus loin et le sâdhu, c’était pour moi l’exemple du 
dépouillement extrême.

Racontez-nous votre première rencontre avec les sâdhus.

Je connais l’ Inde depuis une dizaine d’années déjà, j’y vais souvent. Les sâdhus que j’ai rencontré, c’était soit dans les rues, des gens qui accostent les occidentaux, qui sont plutôt des sâdhus "hello haschich" (rires), soit ceux qui sont dans les ashrams. C’étaient des personnages très stables et assez endoctrinés aussi. Moi je cherchais plutôt un solitaire, je suis donc parti aux sources du Gange, je sais que c’est là qu’on peut trouver des personnages plus extrêmes qui m’intéressaient plus.

Comment Dieu vous a mis sur la route de ce Suraj Baba, ce sâdhu idéal ?

Après trois mois de repérage, je suis donc allé aux sources du Gange, j’ai traversé les glaciers du Gange et j’ai rencontré Suraj. Il aménageait un petit chemin qui allait jusque devant sa grotte. Je l’ai aidé, on a porté les pierres sans un mot, je suis revenu le lendemain après-midi à la même heure, il m’a apporté du thé, il ne parlait toujours pas. Je suis revenu le troisième jour, je lui ai parlé en hindi, on a échangé en hindi et ainsi de suite... Après un mois d’apprivoisement, j’ai découvert qu’il parlait parfaitement l’anglais, ce qui étonnant  parce qu’il est issu de bonne famille. Et puis, je lui ai demandé si je pouvais m’installer dans la grotte d’à côté et il a beaucoup hésité. Pour quelqu’un qui n’avait plus vu personne depuis huit ans, il fallait vraiment y aller pas à pas. Je n’ai jamais sorti ma caméra, je ne l’ai jamais interviewé vraiment pendant les deux premiers mois et finalement, je lui ai dit que dans un mois, j’allais partir à la Kumbh Mela. Il a fait des gros yeux en me disant qu’il avait toujours rêvé d’y aller, mais qu’il n’avait pas le courage ni la force, donc il m’a demandé de l’accompagner dans sa propre Inde. Comme mon métier, c’est d’être réalisateur, je lui ai dit que j’allais l’accompagner et, si je pouvais, faire un film sur lui, le filmer jour et nuit sans concession. L’idée, c’était d’être tout seul, de ne pas le déranger. Même quand on parlait et que je sortais ma caméra, je filmais depuis en bas avant de monter gentiment la caméra jusqu’à hauteur d’yeux. Mon idée du documentaire, c’est capter la vie. Ce sont donc des monceaux d’heure : là, c’étaient 240 heures, donc 200 fois plus que le film. Le scénario, c’est celui de la vie.

On ne sait absolument rien de son passé...

Oui, exactement. C’est une partie que j’ai décidé d’enlever parce que c’était douloureux pour lui, il n’a pas voulu revenir à Darjeeling parce que c’est son ancienne vie : il est devenu sâdhu et c’est maintenant Suraj Baba. Il n’est plus celui qu’il était avant, il n’a plus de parents, il a une vie spirituelle. C’est vrai que l’initiation chez les sâdhus, c’est une véritable renaissance. Les enfants qui sont initiés à la Kumbh Mela à six ans se font raser le crâne, ils arrivent avec leurs parents et les parents les donnent à un sâdhu. Ces enfants ne revoient jamais leurs parents. Et ils prennent un nouveau nom : leur nouveau père, c’est le gourou, leur père spirituel, mais ils n’ont plus de vie familiale.

En même temps, on sent que Suraj est tourmenté, qu’il a un passé qui le hante...

Oui, il n’arrive pas complètement à se défaire du passé. Après, je n’ai jamais vu un sâdhu qui vivait le parfait nirvana, hors du temps et des considérations terrestres. Le sâdhu veut que son esprit tout puissant domine son corps, c’est pour ça qu’ils font des tapasya, ceux qui marchent sur les cendres, qui avalent du verre pilé, qui se couchent sur des clous, tout ça pour être des purs esprits. C’est un idéal qui n’est pas le mien : j’ai fait ce film mais je ne suis pas hindou, ce n’est pas ma pratique bien que ça m’intéresse. Pour moi, l’idée de nier le corps, ça ne marche pas dans un monde matériel comme le nôtre. On se réveille, on tombe malade, Suraj avait mal au dos par exemple... Il faut donner une certaine attention au corps et c’est exactement ce que fait le yoga, qui est très important pour Suraj.

Quelle place les sâdhus accordent aux sentiments ?

C’est difficile à dire. Je ne parle pas de Suraj, mais les sâdhus, ce sont des machos extrêmes. Les sâdhus femmes, on en a vu une fois à la Kumbh Mela, tout le monde avait les yeux grands ouverts, on était étonné, mais il n’y a pas de dialogues, il n’y a pas de relations entre eux. Moi j’étais plutôt avec les sâdhus shivaistes, c’est un peu le sâdhu hardcore...

Ce qui est intéressant, c’est que vous montrez que même au sein des sâdhus, il existe une forme de hiérarchie, de caste, de difficultés d’intégration.

Ils veulent sortir du monde et de sa hiérarchie alors c’est paradoxal mais ils créent leur propre hiérarchie. Surtout les sâdhus qui veulent aussi se défaire de l’ego, en fait, ce sont des monstres d’orgueil souvent. Il faut montrer qu’on a un certain nombre de disciples, qu’on a de l’argent... La Kumbha Mela, ça a déçu Suraj et moi aussi. Lui avait beaucoup d’attentes : que les gens l’aident à confirmer ses voeux, à retrouver sa place... C’est pour ça qu’après, plutôt que de rentrer à sa grotte, il a décidé de faire le pélerinage le plus extrême pour aller jusqu’au lac de Damodar qui est en quelque sorte le cimetière des sâdhus. Lorsqu’un sâdhu devient vieux, il part avec son disciple et le vieux sâdhu se met en position du lotus et se laisse mourir au bord du lac. C’est pour ça qu’il y a beaucoup d’ossements.

Qu’est-ce que vous retiendrez de ces 18 mois passés à ses côtés ?

Il me reste une admiration incroyable pour ces gens qui ont la foi et qui partent sans nourriture, sans argent, sans rien dans des lieux aussi sauvages et dangereux que l’Himalaya. Ils ont une foi dans la vie, une présence aux choses. Je retiendrai aussi que le dépouillement, ça ne suffit pas. C’est une voie, mais c’est pas la condition sine qua non du bonheur.

Vous qui avez réalisé votre précédent documentaire sur Nicolas Bouvier, quelle est votre conception du voyage ? Quel est le voyage idéal selon vous ?

J’admire Nicolas Bouvier, son style d’écriture, mais je n’ai pas le même goût du voyage. Il y a mille manières de voyager. La mienne, c’est de prendre le dernier bus, aller jusqu’au dernier arrêt et de marcher plus loin, de m’arrêter dans le dernier village. Je n’ai jamais de billet de retour. Ce qui m’intéresse, et c’est ça que j’aime aussi dans le documentaire, c’est l’imprévu, donc il faut être disponible, il ne faut pas avoir d’agenda, il faut s’arrêter à un endroit, regarder les choses et les choses, elles viennent, ça bouge tout le temps. C’est pouvoir s’arrêter et regarder ce qui vient à nous.

Quels conseils vous donneriez aux gens qui veulent voyager autrement ?

Lentement. Le premier critère, c’est le temps. C’est la pire des choses les gens qui voyagent vite, qui arrivent avec des remarques très acerbes sur les populations locales. Il faut du temps pour essayer de comprendre qu’il y a d’autres manières de voir les choses, de vivre les choses. Il y a d’autres échelles de valeurs. Le voyage, c’est ne pas voyager pour trouver ce qu’on veut trouver. Ce n’est pas uniquement retrouver des projections mentales. Moi j’ai envie d’être surpris par le voyage, j’ai envie d’être changé, j’ai envie d’être bouleversé, j’ai envie d’être étonné, de trouver que je suis un con aussi...

ARTICLE ÉCRIT PAR :
Rédactrice ciné/voyage le
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"Sâdhu", un documentaire signé Gaël Métroz
"Sâdhu", un documentaire signé Gaël Métroz
"Sâdhu", un documentaire signé Gaël Métroz
"Sâdhu", un documentaire signé Gaël Métroz
"Sâdhu", un documentaire signé Gaël Métroz
"Sâdhu", un documentaire signé Gaël Métroz
Commentaires
  • Anne J 31/01/2014 à 22:05

    Que dire ? J'ai vu le film, j’ai aimé, et les mots ne me suffiront pas ! Bien au-delà du personnage extraordinaire, des images magnifiques, et des paysages grandioses, il y a pour moi, un avant et un après ce film, comme un second voyage, intérieur celui-là, une sorte d’épuration... Car ce voyage au fin fond de l’Inde et du Népal, au contact de ce sâdhu si extra-ordinaire, nous ramène finalement en plein coeur de nous-même ! Suraj est un sâdhu en quête de sens et de vérité, il ne donne pas de réponse, pas d’enseignement. Et c’est justement sa quête qui résonne en nous, et ouvre notre esprit sur l’essence de la vie, essence comme essentiel ! C’est bien là toute la force de ce film et de ce personnage en pleine remise en question. Car la puissance du questionnement ne tient pas dans la réponse, mais bien dans l’ouverture qu’il provoque. Nous ressortons de ce film comme allégés de nombreux bagages... Merci Suraj ! Merci Gaël !

  • PANAGET 31/01/2014 à 16:39

    Merci c'est du pur plaisir ce film, et ce que tu dis de ce que tu as vécu dans ce voyage... Alors voyageons autrement et prenons le temps d'écouter, de regarder, et vivre à son rythme!!! Biz Nadine

  • lalie 31/01/2014 à 10:30

    On pourrait croire que c'est un échec de vouloir devenir un sadhu car un sadhu est ignoré de tous là bas dans sa grotte aux sources du Gange...et être ermite et vivre une vie spirituelle n'est pas un "projet de vie" qu'on peut présenter à n'importe qui ou qui peut devenir le choix de n'importe qui, mais lorsque je me demande si cette vie de sadhu est une vie désespérée, je me dis non...car savoir que quelque part existent un ou deux sadhus véritables est important. C'est comme s'ils étaient le bout d'un fil sur lequel nous tentons tous et toutes de danser...et qui sait d'où vient et où va ce fil ?