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Interview Rodrigo : « L'idée est de sonder l'énergie créative d'une personne et de la montrer aux yeux du monde »

Jeune photographe et voyageur engagé, Rodrigo a créé Dream Voyager, un collectif rassemblant adeptes de la photo réunis autour de valeurs communes. Voyage, art, valeurs sociales et environnementales forment donc l’esprit de ce collectif. Partageant un lien fort avec la Colombie, de par ses origines, c’est l’envie d’apporter de nouveaux regards artistiques qui a poussé Rodrigo à troquer sa casquette de blogueur voyage contre celle de "rassembleur" de talents.

Ils sont trois aujourd’hui : Rodrigo, LaLi et Claire : des personnalités fortes avec qui nous avons eu la chance d’échanger pour découvrir leur travail artistiques, leurs engagements et les projets qu’ils souhaitent mettre en avant.

Rodrigo, nous te connaissions avec une casquette de blogueur et tu es aujourd’hui l’initiateur d’un collectif artistique. Peux-tu nous le décrire et expliquer cette envie de réunir des talents au sein de Dream Voyager ?

Ce projet vient de l’envie de m’ouvrir à d’autres disciplines. Je me suis dit qu’il était dommage de contrôler mon blog comme une seule vision du monde. Je souhaitais proposer d’autres regards, créer un ensemble.

Côté voyage, Claire a vécu au Guatemala, au Mexique et a voyagé sur la côte Ouest des Etats-Unis. Elle s’intéresse à la spiritualité, au « féminin sacré », c’est à dire à l’expression du féminin. LaLi, quant à elle, a voyagé en Europe : en Angleterre, en Grèce, en Espagne, en Turquie et vit aujourd’hui à Malte.  Elle a un axe « culture urbaine / Street Art » très prononcé ainsi que des engagements alternatifs sur lesquels on se retrouve.

En termes de reconnaissance artistique, que représente pour toi ton entrée récente au studio Hans Lucas, société de production dédiée à la photographie et aux écritures numériques ?

La photo, j’en ai toujours fait mais j’ai vraiment commencé lors de mon voyage au Népal en 2017. Je voulais retransmettre un « autre Népal », autre que les treks habituels de l’Annapurna, le mont Everest ou Katmandou. J’ai donc fait un voyage différent, je suis allé dans la zone tropicale du Népal, le Teraï.

Je me suis aperçu que pour alimenter mon blog, c’était l’image qui primait pour passer le maximum de messages, rapidement en prenant des photos  « coups de poing » que je relayais à mon public via Instagram. C’est pour ça que la photo a commencé à prendre de la place dans mon blog.

Le studio Hans Lucas, c’est justement une nouvelle fibre pour mon blog qui était vraiment un blog de voyage pour présenter des destinations autrement ou des cultures différentes comme celles des indigènes. Comme la photo s’imposait beaucoup, je me suis dit qu’il fallait que je développe cet axe-là, avec un aspect de photo-journalisme et de sensibilisation, Hans Lucas me permet et permettra d’être un levier de visibilité, de formation, de communication et de création avec de nouvelles personnes: ce n’est pas juste pour un public de voyageurs, mais un public plus large et des gens qui partagent mes valeurs ou non.

Le photo-journalisme peut parfois présenter un monde « noir » une réalité sans filtre tout en sensibilisant sur certaines urgences. Je suis admiratif de ces photographes mettant en avant ce monde pour mieux le questionner.

Le mouvement  est riche de ces photographes et des multiples visions qu’ils offrent pour faire voir un autre monde… qui peut être également un espace d’espoir, de partage et de créativité, et c’est cette voie qui me semble au mieux me correspondre.

En plus d’être un espace de rencontres artistiques, Dream Voyager c’est aussi des valeurs sociales et environnementales, des prises de conscience en tant que voyageurs. Pouvez-vous nous détailler cette vision autour de laquelle vous vous rejoignez ?

Rodrigo : Oui, dans le collectif, je ne veux pas intégrer  quelqu’un uniquement par rapport à ces talents de photographe mais beaucoup plus pour ses sensibilités humaines.

Trois choses nous relient au sein du collectif Dream Voyager : la photo, le voyage et l’alternatif. Pour LaLi par exemple, c’est surtout une photo qui m’a interpellé : elle était sur un port, une pancarte  dans les mains lors d’une manifestation contre Monsanto. Une photo illustrant bien son engagement et qui s’ajoutait à son intérêt pour la culture urbaine.

LaLi : Mes valeurs en tant que voyageuse reflètent ma façon d’être au quotidien. J’ai toujours côtoyé  le milieu associatif au contact d’enfants, de personnes âgées isolées, de sans-abris, de réfugiés, mais aussi des associations qui agissent pour la protection de l’environnement.

J’ai toujours été dans cette « bulle » et du coup ces valeurs m’ont accompagnée naturellement lors de mes voyages en France, puis à l’étranger. Jusqu’à Malte aujourd’hui. Ici je travaille dans une ONG, Centru Tbexbix, "le centre du lever de soleil", créée par Kamala, une grande dame qui donne tout son cœur et toute son âme pour aider des enfants et adultes dans un quartier populaire de Malte. Des enfants rejetés par leurs familles, ou avec un passé difficile, des personnes âgées aussi qu’elle essaye de sortir de l’isolement, et récemment des réfugiés.

En parallèle, elle fait beaucoup de sensibilisation sur le respect et la protection de l’environnement. Les causes qu’elle défend sont celles qui me tiennent à cœur et ce que j’aimerais avec la photographie, c’est montrer ce que font toutes ces personnes qui aident car on ne parle pas assez d’elles, alors qu’elles font un travail en or.

Quand talents et valeurs se rencontrent … ce sont en effet des projets forts qui en ressortent.

Rodrigo par exemple, tu partages un lien très fort avec ta terre natale, la Colombie et tes origines indigènes, peux-tu nous parler de ton envie de t’impliquer dans ce pays au travers de projets notamment liés au tourisme communautaire ?

Je vais avoir trente ans et c’est la troisième fois que je retourne en Colombie et Je me suis toujours dit que si je devais me reconnecter avec mon pays, ce serait avec un projet bien défini, pour me sentir utile à des populations colombiennes. C’est comme ça que mon projet est né à Medellin et s’est développé avec mes reportages dans la Sierra Nevada. Ces deux endroits sont très particuliers pour moi.

La Sierra Nevada correspond à mes racines indigènes car je suis né dans la partie Amazone de Colombie et les indigènes ont tous un lien unique entre eux qu’on ne peut matérialiser, comme j’ai pu le constater au Népal. J’y ai rencontré les indigènes tharu qui m’ont tout de suite accueilli les bras ouverts, en ressentant sûrement  une énergie similaire.

Pour la Sierra Nevada, j’ai tissé des amitiés avec des communautés indigènes et je souhaite mettre en avant leur combat pour protéger leurs actions au niveau local, culturel et environnemental dans un lieu à la biodiversité unique. Côté tourisme, le pays s’ouvre depuis peu, notamment La Ciudad Perdida dans la Sierra Nevada. Il y a donc le danger d’aller vers un tourisme de masse où les touristes viennent pour leurs photos Instagram ou Facebook et repartent sans autre message.

Nous, les photographes, en tant que porte-parole, nous devons véhiculer aussi le message des indigènes en expliquant que c’est un lieu sacré, avec une culture ancestrale, un lieu avec une biodiversité incroyable à respecter. Ils ont besoin de cette visibilité pour se protéger.

Medellín, c’est plus une histoire personnelle. Je suis un enfant adopté et je pense être né dans les bidonvilles. C’est donc un symbole que de retourner dans les favelas qui m’ont vu naître, c’est une note d’espoir. C’est comme ça que je veux revenir en Colombie.

L’abandon, la pauvreté en soi, mon histoire, c’est lié à l’histoire même de ce pays. Et la ville de Medellin en est un symbole car dans les années 80, 90, c’était une des villes les plus dangereuses au monde, avec notamment Pablo Escobar.

Aujourd’hui, beaucoup disent que c’est la ville la plus « safe » de Colombie car ils ont réussi à se reconstruire via des projets artistiques, sociaux, humains, grâce à une énergie créatrice et innovante formidable.

En Europe, Medellín fascine beaucoup. Moi je veux montrer qu’il y a une énergie incroyable qui sort des Comunas, je veux montrer une autre image de la Colombie.  J’ai donc visité trois Comunas en lien avec l’agence Kaanas Travel pour découvrir des projets artistiques, sociaux et éducatifs qu’elle accompagne :

  • La Comuna 13, un des anciens fiefs de Pablo Escobar, qui a réussi à se reconstruire via un projet de graffiti notamment. Dans ces milieux très masculins des Comunas et de la culture hip-hop, c’est un collectif de femme que j’ai envie de mettre en avant.

  • Moravia, la Comuna 4, qui développe un projet écologique avec la mise en place de jardins communautaires servant à la décontamination d’une ancienne décharge à ciel ouvert.  

  • La Sierra, où des groupes d’adolescents font du théâtre, des jeux, des créations artistiques, proposent des tours touristiques. Ils créent et se protègent ainsi, s’éloignant de l’alcool et de la drogue.  Ils veulent se créer des opportunités nouvelles et mettre en valeur la richesse de leur barrio.

Et toi LaLi, peux-tu nous parler de tes projets à Malte ?

A Malte, on a prévu un projet pour mettre en avant Kamala, la femme avec qui je travaille, son ONG et les personnes qui fréquentent ce centre : réfugiés, enfants en difficultés et personnes âgées se côtoient tous, autour d’actions sociales et artistiques. C’est un monde d’entraide, de communication, de partage et une fierté : toutes les personnes du quartier vont dans ce centre.

Quelques premiers portraits de rencontres lors de mes voyages se trouvent sur le site Dream Voyager. L’idée serait ici de faire des portraits, capter des images fortes du faciès, d’immortaliser des scènes de vie pour montrer l’énergie incroyable qui se dégage de ce  lieu.

Rodrigo : L’idée de Dream Voyager est  en effet de sonder l’énergie créative d’une personne, d’un projet et de la montrer aux yeux du monde, de le partager à des médias, de le proposer à des  communiquants.

Photographes et voyageurs, quel rôle joue pour vous l’appareil photo dans vos voyages, dans les interactions avec l’environnement et les Hommes ? Un souvenir fort à nous décrire ?

LaLi : Au fin fond de la Turquie, je me suis retrouvée dans une fête de village, hors zone touristique, et une petite mamie m’a vue avec mon appareil photo et m’a demandé de m’asseoir près d’elle, de la prendre en photo. Une seconde dame et un vieux monsieur m’ont également demandé une photo.  J’ai pu voir qu’ils étaient fiers. En voyant leurs sourires, c’est la première fois que je me suis dit que je voulais prendre les gens en photo, chose avec laquelle je n’étais pas très à l’aise avant, de peur de déranger.

Rodrigo : Pour la petite anecdote, pendant mes voyages j’aime partir avec un polaroid et donner une photo aux gens que je rencontre. A la fin de mon voyage au Népal, avec les Tharu, mon polaroïd et mes dernières pellicules instantanées en poche, des femmes indigènes qui sont surnommée « les princesses de la forêt » m’ont interpellé car elles voulaient absolument que je les prenne les photos. Je les ai donc toutes prises en photos et j’ai vidé mon stock. C’était surement une des premières fois qu’elles pouvaient se voir et chaque sortie de polaroïd était accompagnée de sourires et éclats de rires. Je raconte cette expérience dans un article sur Dream Voyager.

Pour finir, quelles sont vos aspirations artistiques ?

Rodrigo : Ce qui nous lie c’est qu’on aime mélanger les genres artistiques. L’art pour nous n’a pas de limites. Un artiste de rue, un écrivain peut nous inspirer. C’est ce qui permet d’enrichir notre univers.

Moi je m’intéresse au cinéma, aux séries, à la littérature, au photo-journalisme. Coté photo, Steeve Mc Curry m’inspire beaucoup pour le jeu entre réel et irréel étant donné qu’il arrive à figer un instant présent, une histoire avec une certaine magie, aspect que je retrouve chez un auteur que j’admire : Gabriel Garcia Marquez et son « réalisme magique ».

L’écrit a autant d’importance pour moi que la photo. Jack London et son livre Martin Eden, est également un écrivain qui m’inspire ; c’est un aventurier, un explorateur. Artistiquement, j’aime le fait qu’il n’était pas voué à l’écrit du fait de son milieu social, de sa vie de misère, de la violence de la société mais qu’il s’est construit un destin, un nom par ce biais. Qu’il a toujours cru en lui. Le chapitre 15 de son livre « Martin Eden » m’est tellement inspirant.

LaLi : Je vais être autant inspirée par un artiste de rue inconnu du grand public que par un artiste qui a fait des centaines d’expositions, l’art permet de relier tout le monde, peu importe son origine ou son milieu social.

Concernant la photographie, il faut dire que j’ai été immergée rapidement dans le monde du Street-Art, et ensuite j’ai commencé à m’intéresser à l’Urbex en cherchant des œuvres cachées, c’est donc comme ça que j’ai commencé à prendre des photos, pour capturer ces peintures et ces endroits abandonnés.

C’est tout récemment que je me suis intéressée aux bons photographes, que je me suis ouverte à autre chose. Côté Street-Art, Iemza est mon artiste coup de cœur, ce que j’adore chez lui, c’est évidemment son style, mais aussi le fait que les murs sur lesquels il peint font corps avec ses peintures. Il est originaire de ma région et je l’ai toujours suivi alors qu’il avait à peine commencé. Il fait aujourd’hui des expositions à Paris et j’ai eu la chance de le rencontrer plusieurs fois.

ARTICLE ÉCRIT PAR :
Adèle Boudier le
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Commentaires
  • L'Atelier Bucolique 06/09/2018 à 06:34

    Très bel article et très belle initiative ! C'est enrichissant de pouvoir, au travers de l'interview à trois voix, découvrir les valeurs et le sens artistique du projet de Dream Voyageur. On dit souvent que l'union fait la force ! Bravo et bonne route pour ce projet collectif !