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Interview Capucine Trochet : "On est dans l'opulence de tout et le respect d'à peu près rien !"

Capucine Trochet souffre d’une maladie orpheline qui la prive souvent de ses jambes. Qu’importe, elle a son bateau, Tara Tari, coque de noix qu’elle a retapé contre les vents et marées de la vie. Après avoir traversé la Méditerranée, l’Atlantique et autres océans du monde, la jeune femme en a retiré une philosophie de vie baptisée sobriété heureuse. Une battante que nous avons la chance de recevoir au No Mad Festival le samedi 16 juin et dont le parcours de vie démontre toute la force qui se cache au creux du voyage...

Tu as fait de nombreuses traversées seule à bord d’un petit bateau nommé Tara Tari. Raconte-nous pour débuter comment est née ton attirance pour l’océan et la navigation...

"Ma famille est issue de la montagne mais un jour, alors que j’étais dans la Cordillère des Andes, au Sud de la Patagonie, je me rends compte que pour aller vers l’Antarctique, il faut naviguer, traverser le Détroit de Magellan. Je n’avais pas 25 ans et j’ai alors pensé qu’il fallait que j’apprenne à faire du bateau. C’est à ce moment là que je me suis dit que j’avais quelque chose de fort à vivre en mer..."

Alors en rentrant tu t’es lancée dans l’apprentissage de la voile ?

"À cette époque, je travaillais à Paris pour Le Figaro. J’ai tout arrêté pour aller à Lorient faire de la course au large sur un bateau qui s’appelle le Mini 6.50, un petit bateau de course de 6m50. Mais assez vite, j’ai commencé à me blesser très fortement aux jambes et le projet a du s’arrêter..."

Tu as appris sur le tard alors !

"Oui ! Ma première nuit en mer en solitaire, c’était à bord de Tara Tari, 15 jours avant de partir vraiment..."

Pourtant tu souffres d’une maladie orpheline... 

"Oui une maladie génétique, je suis née avec mais elle ne m’a été diagnostiquée qu’un an après mon départ, quand j’ai eu des complications. J’ai dû enchainer des tas d’opérations, on ne savait pas ce que j’avais… Un jour, un des médecins a eu l’intelligence de dire : « On va te sortir de l’hôpital parce que de toute façon, on n’y arrive pas ». Et moi j’en ai profité pour retaper ce petit Tara Tari qui ne pouvait plus naviguer. En le retapant, je me suis retapée moi-même"

Tu étais dans quel état d’esprit au moment où tu as eu connaissance de ta maladie ?

"J’avais très mal, malgré les traitements lourds de morphine, je souffrais beaucoup. Du coup, je me suis accrochée à cette idée de vivre quelque chose de fort en mer. On me disait que c’était impossible parce que je ne marchais plus, mais je ne voulais pas y renoncer. Il s’avère que j’ai rencontré Corentin de Chatelperron, qui lui ne savait plus quoi faire de son bateau, Tara Tari, qui n’était plus en état de naviguer. Je me suis dit que le bateau n’était pas trop puissant et que j’allais le retaper ! Avant même de naviguer, j’avais envie de le remettre en état parce que je trouvais ça triste qu’il soit mal en point. Je l’ai réparé, je l’ai soigné et en faisant ça, je me soignais moi aussi... Et quand ça m’a semblé possible, ça a été une évidence que ce petit bateau et moi on parte vivre quelque chose en mer. Ce que je ressentais était si fort, c’est comme ci ça avait donné du sens à tout, et surtout à mes problèmes de santé..."

Sans ce petit bateau, aurais-tu eu cette force que tu as puisé en lui pour te battre contre la maladie ?

"On dit souvent que les rencontres c’est une histoire de disposition. Moi c’était ça : j’ai eu l’énergie parce que ma santé n’allait pas bien. Quand j’ai commencé à retaper le bateau, j’étais en fauteuil roulant et on était en train de me chercher un logement adapté. C’était une autre vie qui m’attendait… À ce moment là j’ai fait un choix : celui du fauteuil flottant au fauteuil roulant ! Le bateau est très physique car c’est un tout petit bateau et sur l’océan c’est dur. Mais il n’y a pas de winch, pas de voile à changer, dessus on ne peut pas bouger, on est toujours recroquevillé et moi qui ai des problèmes d’articulations, c’était très bien, il fallait que je bouge le moins possible. Alors oui, c’était très physique mais j’ai appris. Les équipes d’ergothérapeutes qui me suivaient à l’hopital sont aussi venues voir le bateau pour m’aider à trouver un moyen de vivre dessus."

Et ensuite tu t’es lancée dans ces fameuses traversées en mer…

"Il y a d’abord eu la Méditerranée, plus difficile que l’Atlantique. Je suis partie en décembre de La Ciotat, ce n’est absolument pas le moment sur le papier de partir en mer dans le Golfe du Lion. Mais j’étais dans un tel état de santé et de disposition que j’avais un besoin quasi vital de partir en mer. Pour tout le monde c’était de la folie voire du suicide, moi je n’y voyais qu’une issue de vie. Ce n’était pas une fuite ou une mise en danger, j’avais la sensation que j’allais me sauver en allant en mer. Je suis partie sans objectif autre que celui de partir. J’ai fait des pauses, des escales et il se trouve que tout s’est vraiment bien passé..."

Du coup revenons sur le bateau, car il est particulier ce petit bateau ! Tara Tari est fait en fibres de jute et il a des engagements particuliers…

"Tara Tari est un petit voilier de pêche du Bengladesh qui a la particularité d’être le premier bateau fabriqué à base de toile de jute. Le jute c’est une  plante qui pousse en abondance au Bengladesh et dont on ne fait plus grand chose. Avant on faisait beaucoup de sacs La Poste avec, les sacs de café aussi mais maintenant le plastique remplace le jute. Ce projet a été initié par Corentin de Chatelperron, qui était volontaire à l’époque au Bengladesh sur le chantier de Tara Tari du francais Yves Marre. Yves et son équipe fabriquent des bateaux pour les pêcheurs du Bengladesh. Et en voyant les champs de jute un jour, Corentin s’est dit que c’était dommage de ne pas utiliser ces fibres comme on utilise celles du lin par exemple. Il s’est dit que la meilleure manière de voir si ça marche, c’était d’essayer. Il a donc fait un prototype, Tara Tari, avec 40 % de jute et de la résine polyester. Et ça a permis de mettre au point un 2e bateau 100% jute, Gold of Bengal. Le projet fonctionne mais n’a pas encore été industrialisé."

Et à tes yeux c’était une valeur ajoutée ça aussi ?

"Dans tout ce que j’ai fait, il y a toujours eu un côté tourné vers les autres et vers la recherche de solutions. Entre 15 et 17 ans, je suis partie construire une école au Burkina Faso, j’avais rassemblé le budget et c’était une dimension qui me plaisait d’essayer d’apporter quelque chose. J’avais commencé à travailler chez Reporters d’Espoir ou on essayait de montrer les initiatives positives qui existaient dans tous les domaines et qui pouvaient etre démultipliées par le pouvoir des médias. Il y a eu beaucoup de projets comme ça qui sont un peu le fil rouge de tout ce que j’ai fait et Tara Tari, ça n’a fait que me conforter dans l’idée que ce bateau et moi, on devait partir vivre quelque chose ensemble."

Et avec lui, tu en es arrivée à expérimenter ce concept de sobriété heureuse… Est-ce que tu peux nous en expliquer le principe et nous dire comment ça se matérialise encore dans ton quotidien aujourd’hui ?

"Ce que je pensais être quelques mois d’aventure s’est transformé en un véritable mode de vie car ça a duré 4 ans avant que je fasse une pause. À bord, c’est tellement petit, il n’y a rien en trop par manque de place. Corentin avait un moteur par exemple, mais qui ne marchait plus et que j’ai choisi de ne pas remplacer. Alors quand il n’y a pas de vent, je n’avance pas, quand le courant est trop fort, je fais demi-tour. C’est lent, c’est un véritable état d’esprit et une expérience dans la durée qui fait que ça devient un mode de vie. Et si c’était déjà des idées auxquelles j’adhérais, là j’en faisais l’expérience, ça devenait un réflexe naturel, ce qui est très compliqué quand on est dans une vie terrienne et dans nos sociétés. Et puis à ce moment là je n’avais pas de moyens, mais ce n’était pas grave, je trouvais ça trop triste de me dire que je ne pouvais pas partir parce que je n’avais pas les sous. Donc je me suis adaptée. Finalement se nourrir, c’est s’alimenter, ce n’est pas forcément se faire plaisir. Et encore, pour ma part, j’avais tous les jours quelque chose qui me faisait plaisir : un coup de vent dans le bon sens, un beau lever de soleil… Je fêtais ça en mettant quelques olives dans ma salade, ou je mangeais une orange et c’était une récompense ! (rires) On en vient en fait à savourer le moindre petit plaisir, d’un fruit frais ou super sucré… Je ne suis pas partie en me disant que j’allais vivre dans un concept de sobriété heureuse. C’est venu naturellement et c’est cet ensemble qui a créé une philosophie de vie magique à bord de Tara Tari parce qu’on a le temps, on prend le temps d’être attentif aux moindres petites choses"

As-tu réussi à conserver cet enseignement très minimaliste et à la fois plein de sens que t’a enseigné la navigation sur Tara Tari, ce contentement à partir de très peu de choses… ?

"Oui mais ce n’est pas simple dans mon quotidien sur terre. Quand j’ai navigué dans les Antilles, j’étais enceinte de 6 mois. À cause de ma maladie, j’ai du rentrer accoucher de manière assez surveillée et ce retour m’a fait un choc. Les autres ne comprennaient pas mes convictions, tout le monde est pressé, tout le monde court… À cause de la maladie qui se manifeste par poussées, parfois je ne peux pas sortir de mon lit, je ne peux plus bouger, je ressens de la fatigue, des douleurs chroniques… Du coup parce que je ne peux pas courir, faire de vélo, d’activité physique trop forte, je suis contrainte à un mouvement plus calme mais c’est très difficile car autour, ça s’agite. J’ai l’impression d’être un drôle de phénomène même si le concept du slow est à la mode mais pas vraiment appliqué et applicable. Il y a des fêtes tout le temps durant lesquelles il faut s’offrir plein de choses et j’ai du mal par exemple avec ça ! Ce ne sont pas des choses qui me plaisent. Mais il faut aussi respecter ça et son entourage, on ne peut pas se couper de tout le monde, on est dans une société qui fonctionne comme ça. Il faut trouver les bons mots, les bonnes expériences à partager pour faire comprendre à nos proches qu’on n’a pas besoin de tout ça. J’essaie en tout cas, mais l’idée n’est pas de froisser les gens ou de les forcer à ce changement."

C’est très fort ce que tu dis puisque d’un voyage tu en retires quelque chose de très large pour ta vie quotidienne…

"Oui… Je préfère par exemple que ma fille ait une poupée à laquelle s’attacher plutôt que six qu’elle ne va pas du tout soigner parce qu’il y en a plein. Je ne me sens pas pour autant légitime pour faire la morale aux gens, chacun fait comme il sent mais je trouve ça triste. J’essaie de faire passer ça à mes enfants. Je préfère qu’il y ait un petit jeu de piste à Pâques pour arriver à un bout de chocolat qui soit délicieux et que l’on savoure plutôt qu’il y en ait vingt au point de faire une indigestion. Mais dans un monde qui ne fonctionne pas comme ça, où l’on est dans l’opulence de tout et le respect d’à peu près rien, c’est très difficile de faire comprendre ça. Ces concepts là se font par l’expérience et avec du temps. Le slow life est un concept à la mode mais j’ai parfois l’impression que c’est une apparence. Moi j’essaie de donner de l’importance aux choses, que ce soit une fourmi, un papillon ou un escargot… Tout est dans le respect."

Tout ce que tu dis là est très en phase avec ce que l’on essaie de faire passer au travers du festival, le voyage comme prise de conscience et vecteur de changement…

"À terre c’est sur que c’est moins facile mais il y a des petites choses qui sont possibles : je pense à l’économie circulaire avec des jouets, des vêtements… Et ça ce sont déjà des pas importants pour essayer de ne pas trop gâcher. Avant de partir sur Tara Tari j’avais des convictions et surtout des envies de bien faire mais je n’avais pas compris je pense à quel point c’était possible et à quel point on pouvait aller beaucoup plus loin dans tout ça, à quel point on oublie qu’un fruit est délicieux, à quel point c’est une chance d’avoir une bonne nourriture… On oublie à quel point c’est super ! Ça semble idiot mais je me revoie en train d’éplucher une carotte sur mon bateau, je me rafraichissais avec les petites éclaboussures de la carotte et je trouvais ça complètement magique ! J’ai ri aux éclats, un fou rire dingue parce que je trouvais que c’était superbe, que les légumes et les fruits étaient un beau cadeau. Mais après quand je raconte ça c’est sur qu’on peut me croire bien perchée (rires) ! Mais ce n’est pas grave, c’était un vrai moment de bonheur !"

Cette idée du voyage en tant que moteur de changement personnel, c’est quelque chose que tu recommandes ou est-ce qu’il y a ce sentiment aussi parfois que lorsque l’on voyage longtemps, de façon lente, on se sent à force étranger à chez soi et son entourage, justement parce qu’on en arrive à des idées assez lointaines de la société française et occidentale ?

"Tout est question d’harmonie. Tout élément a sa place si ça respecte une certaine harmonie et une partie d’un tout. Il ne faut pas être trop extrême dans ses convictions. Oui, je suis pour la sobriété heureuse mais ça ne m’empêche pas aujourd’hui d’avoir des choses qui correspondent à notre société : je ne vis pas dans une cabane perchée dans un arbre ! Il faut s’adapter aux choses pour ne pas se couper des autres et du monde. Après 4 ans d’absence, il y a quelque chose qui m’a beaucoup choquée, que j’ai trouvé très agressif, c’est la manière dont tout le monde se parle mal, chacun réagit en étant très fort dans les mots, les émotions, c’est très violent ! Il faut apprendre à respecter un peu plus tout et tout le monde. Et le voyage est en effet un bon moyen d’apprendre. De prendre conscience notamment que notre mode de vie ne tourne pas forcément bien rond. Mais il faut penser le voyage différemment, sans penser à une date de retour par exemple. Le voyage c’est une expérience pour aller à la rencontre de l’autre, d’une culture et qui se fait difficilement si on ne fait que regarder sa montre, son appareil photo, son téléphone… Si on est chacun personnellement disposé à faire l’expérience d’une culture, on sera aussi beaucoup plus disposé dans notre vie de tous les jours à appliquer des modèles qui nous semblent bons."

Le mot de la fin, chère Capucine ?

"Je pense que ce n’est pas simple d’appliquer une expérience de pérégrination dans une vie sédentaire. Mais on ne doit pas oublier, c’est un des pièges de retomber dans un confort d’opulence. Il faut gérer le retour, ça doit faire partie du voyage et être préparé de la même manière qu’on prépare un départ je pense…"

 

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