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Interview Juan Ignacio Davila : "Je fais des films qui sont des armes d'éducation"

Documentariste d’origine équatorienne à qui l’on doit notamment les films qui suivent l’incroyable Jean-Pierre Aurières et ses classes de Première en voyage d’étude à l’autre bout de la terre, Juan Ignacio Davila est l’invité du No Mad Festival 2018. Il y présentera 2 films le dimanche 17 juin et on se réjouit d’accueillir ce réalisateur engagé... Petit avant-goût de la rencontre.

Comment en êtes-vous venu à être réalisateur et à travailler sur des documentaires qui vous mènent chaque fois aux quatre coins de la Terre ?

"Je voulais faire du cinéma ! J’ai fait des études d’histoire, puis d’économie, pour finir dans une fac d’arts. Et c’est finalement en faisant tout ça que je me suis rendu compte que les histoires étaient partout. Quand j’ai eu l’opportunité de commencer à réaliser vers 20 ans, je me suis dit que je ne pouvais pas me lancer si je ne comprenais pas les enjeux d’une équipe de tournage, ce que c’était d’être un régisseur, un ingénieur du son, un monteur, un cadreur... Finalement, la réalisation dépassait la simple carrière ou la passion. C’est un art tout entier qui touche à tout finalement, comme on pourrait parler de politique, des mathématiques, de sciences, de biologie. C’est le parcours et la réflexion que j’ai eu et c’est en 2014 que j’ai commencé à réaliser."

Vous filmez beaucoup de documentaires engagés, de I Am Congo aux films Au bout de la route pour Jean-Pierre Aurières, est-ce un hasard ou un choix revendiqué ?


"Je ne pense pas qu’il y ait de hasard. La vie m’a permis de bouger sans avoir eu à le chercher et alors que je n’avais pas forcément les moyens financiers pour le faire. J’en suis conscient et j’essaie à travers mon métier de valoriser chaque rencontre, chaque endroit, chaque croyance car aucune ne vaut plus qu’une autre. Puis je me suis rendu compte qu’il y avait une sorte d’hégémonie culturelle qui faisait que dans l’art, les sciences, divers métiers, partout il y a une forme de supériorité, que ce soit en Afrique, en Asie, en France même, dans les rapports qu’il y a entre les « Parisiens » et les « banlieusards » par exemple. La manière dont on s’exprime crée tout un univers dans lequel on accepte la catégorisation et la hiérarchie qui nous sont imposées par la science, l’éducation, la couleur de peau, le racisme… J’ai pris conscience de l’impact de l’image au XXeme siècle, et je me suis dit que je devais faire de mes films des armes d’éducation et d’éveil. C’était donc un choix d’aller vers la valorisation des cultures et des spécificités culturelles. Et Jean-Piere Aurières permet la valorisation et l’ouverture au monde. Prendre des jeunes de 16 ans qui sont en plein questionnement identitaire, qui sont les héritiers de générations à avoir migré, et d’un coup se retrouver à Madagascar ou dans des pays lointains, c’est une forme de rupture dans la forme d’éduquer. Ça ouvre les yeux vers une nouvelle forme d’éducation qui est en train de se construire pour demain."

Vous avez une esthétique tout à fait particulière, on le constate tout particulièrement dans I Am Congo, que l’on présentera au No Mad Festival dimanche prochain, le 17 juin à 16h45. Comment pourriez-vous la définir ?

"Je suis très attaché à l’invisible. Je cherche à faire d’un film une expérience organique, immersive. L’esthétique est très poussée la plupart du temps car j’ai les moyens de le faire, j’ai une caméra qui me permet d’exploiter « une esthétique hollywoodienne » avec un fond humaniste comme je le dis souvent en rigolant !"

Pourquoi un film sur le Congo-Brazzaville plus particulièrement ?

"C’est une question de rencontres... Ici avec le co-réalisateur David, avec qui nous avions déjà travaillé au Gabon pour un film sur la sécurité sociale gabonnaise. Nos réflexions expliquaient comment participer à l’essor des populations en voie de développement, comment porter et inspirer les gens, les faire se sentir fiers de ce qu’ils sont et d’où ils viennent. Ce premier film au Gabon a attiré le regard de fondations et de personnes avec qui nous avons travaillé par la suite pour I Am Congo. L’Afrique renferme des pratiques et des croyances parmi les premières dans l’histoire de l’humanité,  desquelles se sont surement inspirées la suite des croyances et des religions dans le monde entier. Aujourd’hui, elles se retrouvent niées dans l’histoire de l’humanité, ou en tout cas dévalorisées. L’attachement à l’Afrique vient de là : pouvoir remettre au niveau d’appréciation des yeux du spectateur, la richesse impressionnante des cultures africaines à travers l’esthétique et le film."

Justement cette richesse au Congo, elle vient d’où d’après vous ?

"L’Afrique Centrale est issue du traité de Berlin, d’une réunion de diplomates. Les populations du Congo sont des populations mélangées, multi-ethniques. Ce que j’ai gardé du voyage, c’est un savoir-vivre formidable basé sur « on se débrouille ». On manque de beaucoup de choses mais on trouve la manière de vivre ensemble parce que c’est la culture depuis toujours. On accueille l’étranger, on reste au chevet du malade, on partage, on danse, on est de vrais ambianceurs… Je garde le fait d’avoir pu rentrer dans l’intimité des familles congolaises, l’accueil d’une population mixte avec qui nous avons partagé des moments extraordinaires. Partager un morceau de fufu, qui est un des plats traditionnels, jusqu’à faire de très belles images et réaliser un objet dont tous les Congolais sont fiers, pour partager ce sentiment d’unité que l’on a ressenti au tournage."

Et a côté de ça il y a les images de Konbini sorties il y a quelques jours sur la région du Kasaï en RDC voisine, où les populations meurent de faim. Quand vous voyez ça, qu’est-ce que vous vous dites ?

"C’est une vérité absolue en Afrique. Là je rentre du Sénégal et il y existe la même chose. À côté de ça, il y a des minerais qui sont pour la plupart exportés dans les pays occidentaux, le franc CFA qui est encore imprimé en France, ce qui crée une dépendance monétaire extrême des pays comme le Congo envers la France... La première chose que je me dis, c’est que les institutions internationales devraient agir et réglementer la répartition des richesses à travers des impôts pour l’exploitation des matières premières dans ce genre de pays afin que les populations puissent en profiter. Les rapports qu’entretiennent les gouvernements africains avec les pays occidentaux ne font que ralentir toute évolution ou toute entreprise en Afrique. C’est une évidence totale. Tant qu’on continuera à entretenir des rapports de domination sans les appeler comme ça, en les maquillant de diverses façons, on ne pourra pas assainir la corruption locale du pays et donc sa situation."

Si on en revient au voyage, pensez-vous que le tourisme puisse être un levier de changement économique et culturel véritablement positif ou y voyez-vous davantage d’aspects négatifs ?

"L’objectif planétaire de toutes les personnes ayant accès à l’éducation doit être la protection de l’environnement. Même dans la manière de voyager. C’est là que l’écotourisme entre en jeu. En Équateur, il y a de très belles expériences d’écotourisme qui ont permis à des populations de se développer économiquement. S’en sont suivies des formations, de l’éducation... Le tourisme possède vraiment un potentiel, c’est extrêmement nécessaire."  

Pouvez-vous nous raconter cet écotourisme en Équateur que vous venez d’évoquer ?

"Il y a eu un mouvement politique qui a relancé une forme d’investissement local et donc des initiatives intéressantes. Ensuite il y a eu la construction de routes et les gens se sont retrouvés à voyager énormément. Comme il manquait des structures hôtelières, il y a eu un déploiement local pour recevoir des touristes chez l’habitant. Dans tous les coins de l’Équateur, on trouve des petits hôtels chez l’habitant qui sont superbes avec une conscience environnementale très développée car on est entouré de parcs nationaux, de forets luxuriantes… Il y a ce désir de développement économique lié à une responsabilité et le tourisme en a été le moteur."

Ce qui est remarquable aussi dans tous vos voyages et dans les différents films que vous pouvez réaliser, c’est la rencontre avec les peuples premiers. Que gardez-vous d’eux, du peuple Kanak de Nouvelle-Calédonie par exemple que l’on pourra découvrir au No Mad Festival ce dimanche dans le film L’Origine ?

"Je travaille depuis 2011 auprès des peuples indigènes un peu partout à travers le monde : Nouvelle-Calédonie, Nouvelle-Zélande, Afrique… La connaissance qu’ils ont, les valeurs qui les animent en faveur de la nature, ce sont des choses dont on parle aujourd’hui pour légiférer sur la protection de l’environnement. Je suis en train de travailler à un film à ce propos. Ce sont des populations qui gardent l’importance de la vie : le respect des aïeux, le respect de l’Homme, de la Nature, sans hiérarchiser… La hiérarchie par exemple au sein des tribus Kanak, c’est l’âge, parce que c’est synonyme de connaissance et d’expérience tout simplement. C’était très touchant de voir une population aussi métissée en terme de connaissances, les voir s’exprimer en français, avec des positions très fortes de certains personnages, qui ne sont pas clivantes mais qui malgré tout revendiquent leurs spécificités culturelles. Je trouve ça remarquable cette capacité d’humanité qui dépasse les envies économiques ou purement territoriales. Ce qu’ils réclament est complètement lié à leur manière de concevoir la vie."

Dites nous en un peu plus à propos du film sur lequel vous travaillez en ce moment même ?

"C’est un film sur le Pacte Mondial pour l’Environnement, une initiative lancée par une centaine de juristes du monde entier qui a aussi été soutenue par des hommes politiques français dont Laurent Fabius. Ce Pacte Mondial pour l’Environnement serait le premier traité contraignant international qui permettrait d’harmoniser et faciliter l’application des déclarations et accords qui ont été faits sur l’environnement depuis 50 ans. L’objectif sera de mettre dans ce film tout ce qui m’anime : l’aspect spirituel des peuples premiers, leurs croyances, un aspect très pragmatique au contraire avec les démarches des juristes du monde entier, un aspect politique... Et je vais m’inspirer aussi du livre Homo Sapiens : la thèse principale de l’auteur dit que nous nous sommes développés grâce à notre capacité d’imaginer. Nous avons imaginé une organisation sociale et nous sommes le résultat de cette imagination. Le propos du film est de dire que si nous avons imaginé ce que nous sommes en train de vivre, nous sommes tout à fait capables d’imaginer un monde différent très vite parce qu’il en a besoin. Ce pacte mondial peut être un levier de changement si la population civile se l’approprie, nous sommes les plus nombreux..."


Le mot de la fin, Juan ?

"Je pense qu’il est primordial d’avoir une conscience transdisciplinaire, transgénérationnelle, intergénérationnelle aussi pour penser aux générations futures, et commencer à penser aussi dans tous les métiers et toutes les pratiques quotidiennes à renouer avec la nature car toute notion de spiritualité ne vient pas d’une religion ou d’une croyance particulière mais du lien qu’il y a entre l’Homme et ce qui l’entoure..."

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